Une amie m’a envoyé l’adresse d’une page internet par email en déclarant qu’elle était persuadée que l’article de Richard Martineau m’intéresserait. Au sujet d’un mot tabou, celui-ci parle du terme échec.

L’article en question

Bon, d’accord. Ne disons jamais échec, nous pourrions offusquer les uns, décevoir les autres à leur sujet, faire déprimer celui-ci, botter les fesses de celui-là… C’est ridicule. Un échec est un échec. Soit on réussit, soit on échoue. « J’ai presque réussi » est la chanson du perdant qui n’accepte pas la réalité telle qu’elle est. Soit, tu as presque réussi. Mais tu n’as pas réussi, alors tu as donc « certainement échoué« . Rater quelque chose n’est que rarement une partie de joie, je le conçois. Cependant, pourquoi devrions-nous aller jusqu’à éponger la non-réussite jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un souvenir si vague que l’on ne peut même plus s’en servir pour carburer jusqu’à une réussite prochaine ? Après chaque raté, personnellement, je suis irritée et je me promets de réussir la fois d’ensuite. Ça ne fonctionne pas à tout coup. Toutefois, l’expérience de chaque échec assumé me permet d’aller de l’avant, accompagnée de plus de préparation et de volonté… non ?

Dans le temps, 59 % voulait dire qu’on avait raté l’examen. Moi qui suis si fière, imaginez combien j’ai pleuré et mon égo a mal pris mon 23 % en mathématiques 526. Est-ce que dans ce cas précis, j’aurais pu me dire que j’avais presque réussi ? Non, 23 % est trop loin de 59 % ?

Soit. À partir de quand n’a-t-on pas entièrement raté quelque chose ? Qu’on peut se gratifier d’un  »J’ai presque réussi ? » Dès lors qu’on ne parle plus de note chiffré, sur quels critères se base-t-on ?

Appelons un chat un chat et un échec un échec. Cela ne mettra qu’en valeur les réussites à venir.

J’ai horreur de cette campagne à l’encontre des mots  »à connotation négative ».
Une personne handicapée n’est pas une personne handicapée. Il s’agit d’une personne à mobilité réduite.
Une personne sourde n’est pas une personne sourde. Il s’agit d’un malentendant.
Une personne aveugle n’est pas une personne aveugle. Il s’agit d’un non voyant.
Un vieux n’est pas un vieux ni un vieillard. Il s’agit d’une personne âgée.
Un mourant n’est pas un mourant. Il s’agit d’une personne en fin de vie.
Un noir au Québec n’est pas un noir. Il s’agit d’une minorité visible.

Tout le monde comprend le sens de l’un ou de l’autre de ces termes. À qui croit-on adoucir une réalité difficilement acceptable ? Je ne suis pas contre la création de nouveaux mots ou de nouvelles expressions si la raison de leur création est valables. Créer des circonlocutions euphémisantes afin de faire plaisir à… qui ? Ce n’est pas exactement ce que je juge une bonne raison.

Au plus le temps passe, au plus la société craint ce qui n’est pas recouvert d’un coussin confortable. « La douleur est inhumaine. Aucun être humain ne devrait souffrir.  » Hop, mal de tête, on prend un advil ou une tylenol. Hop, visite chez le dentiste, on gèle la bouche (je suis tout à fait d’accord avec ça, ceci dit). Ce qui fait qu’à la moindre éraflure, une personne hurle de douleur, se croyant être à l’agonie. Vite, apaisons cette douleur ! Oh, personne n’a quelque chose de plus fort ? Ça picote encore un peu. Hey, sans vouloir me prendre pour le nombril du monde, on m’a ouvert le ventre à vif quand j’avais 12 ans. Il fallait le faire rapidement et je ne pouvais pas subir d’anesthésie. Ça a fait mal, incroyablement mal. Le ventre ouvert, le médecin chirurgien a mis des instruments un doigt pour enlever le pus qui s’étaient formé après une opération qui a abouti. Vous savez le meilleur ? Je n’ai ni pleuré, ni crier. Pas que l’envie me manquait. Non, je me suis juré d’être capable de le supporter en silence, ce que j’ai réussi. En contrepartie, ma mère qui me serrait la main semblait sur le point de l’évanouissement. Peut-être, d’ailleurs, que l’une des raisons de ma réussite, c’est elle. Elle me donnait envie de rire.
Tout ça pour dire que si une gamine pleurnicharde peut le supporter, tout le monde en est capable.

La société court à sa perte en aseptisé la langue et la vie de toutes les douleurs potentielles.
Par exemple, il suffit de voir combien les cas d’allergies augmentent années après années, combien l’asthme gagne en popularité, combien les virus et autres gugusses nocifs pour la santé ne sont plus (ou peu) affectés par nos médicaments… La médication est une mauvaise chose, je crois. Une personne malade devrait mourir si elle ne peut s’en sortir sans support médical. Y compris les enfants et les nourrissons. C’est dans l’ordre des choses : un animal malade meurt, ceux en santé survivent. Cela crée une  »race » plus forte et assure un meilleur avenir pour celle-ci. De plus, cela serait meilleur aussi pour l’économie québécoise : plus besoin de payer les médicaments de ceux qui abusent du système. Ne nous étonnons pas si je ne suis pas fermée à la privatisation des soins de santé. La raison qui m’empêche d’être entièrement en accord est celle des profits : ces profits devraient aller à l’État pour qu’il puisse les redistribuer dans la société et non pas dans les poches d’une poignée de médecins désireux de s’enrichir plus rapidement.

Je dérive tellement. Revenons à nos moutons.
Un perdant est un perdant. Un gagnant est un gagnant. Un échec est un échec. Un noir est un noir. Un sourd est un sourd. Un aveugle est un aveugle. Un vieux est un vieux. Un mourant est un mourant. Ainsi de suite. Martineau introduit son sujet de manière intéressante et pertinente en parlant de la novlangue. Si un mot n’existe pas pour désigner une réalité, c’est que cela n’existe pas. Par exemple, au Japon, avant que n’apparaissent le terme seku hara (provenant de l’anglais sexual harassment), on ne pouvait pas faire de procès contre une agression sexuelle. Pour quels motifs auraient-on pu le faire ? Parce qu’il « rendait son employée mal à l’aise » ? Pour nous, occidentaux, habitués à cette réalité, nous nous étonnons devant cela ! Ils auraient dû s’en rendre compte il y a longtemps que ça l’existait ! Eh bien, non. Notre perception de la vie n’est pas l’unique manière de voir les choses, ni forcément la meilleure, ni la plus complète. Il y a sans aucun doute des réalités que nous n’encadrons pas dans un mot et dont, conséquemment, nous ne sommes pas conscient.

Acceptons simplement les choses comme elles sont. Ce n’est pas du renoncement.

L’inverse est simplement de l’obstination.


Crédit de l’image: Trésor de la Langue Française Informatisée.