De toute ma journée, je ne peux me souvenir que d’une chose. Elle m’obsède. Carrément.

J’ai pris le bus à 4h 25 pour me rendre au boulot à une demie-heure de Sainte-Foy. Ma musique sur les oreilles, assise sur un banc, cette fille tombe à genoux à côté de moi. Elle tremble et semble gémir. Je pense qu’elle pleure. Mal à l’aise, je détourne la tête. Puis, elle me tombe sur les jambes.

Et au sol.

Et elle tremble, tremble, tremble. Je fige. Dans ma tête, ça dit : “Fuck, épilepsie”. C’était exactement ça. Elle tremble énormément et a des spasmes. Une madame me tasse pour lui tenir la mâchoire et me dit en anglais, en la tournant sur le côté, de lui tenir le bras (et de l’empêcher de trop bouger du même coup). Ce visage… Couvert de bave et de sang. Elle s’est pété le nez contre le sol en tombant et ça pisse le sang. Je prends sur moi et j’obéis sans problème, sans stress plus qu’une inquiétude pour cette inconnue. J’espère qu’elle se remettra sans problème. Elle tremble, elle tremble, les yeux vers le haut, et presque fermés, elle bave, elle saigne. Mais tout va bien, on s’occupe d’elle. Ça a peut-être pris 5 seconde à faire, sa crise une minute ou deux, mais dans ma mémoire, ça a duré une éternité.

 La chauffeuse appelle l’ambulance et vient nous trouver. La fille tremble de moins en moins. Durant une seconde, elle m’a paru morte quand elle a cessé. Elle ”ouvre” les yeux, ils sont tellement confus et tellement absents ! La madame anglophone et la chauffeuse de bus lui parlent doucement, lui demande de bouger les mains, les pieds. Toujours calme, je sors des kleenex de mon sac à main et je lui éponge le visage. Son foulard est plein de sang et de bave, lui aussi. Après une minute, elle arrive à s’exécuter de peine et misère. Elle a l’air épuisée, vidée. Puis, soudainement, elle semble oublier la chauffeuse et l’anglaise. À chaque fois qu’on lui parle, elle hurle, terrifiée, puis, se calme.

Le bus de remplacement arrive. Je change de bus. Et je commence à me sentir mal, vraiment inconfortable. Les larmes me montent aux yeux, mais je les contients. Je débarque, en route vers le boulot. Je sens que je vais éclater en sanglots. Je téléphone Carl, pas de réponse. Je téléphone ma mère, je lui raconte et ça y est. Je me mets à pleurer. En retard pour le boulot, je pleure et je lui parle en m’y rendant. Je raccroche à la porte de celui-ci où, à peine entrée, je cours littéralement jusqu’au backstore des employés.

Durant une heure, une heure et demi, j’ai pleuré sans me calmer. Je tremblais énormément. Je la sentais trembler dans mes mains comme si elle y était encore, comme si je tremblais à cause d’elle. Je la revoyais dès que je baissais les yeux et voyait mes mains. J’ai appelé Lei, lui demandant si c’était un choc nerveux. Puis Mylène, pour me calmer.

Louis est venu me voir, me disant gentiment de rentrer me reposer chez moi après que je lui ai raconté. Reprendre le bus ? Non. J’en étais incapable. Il a appelé Delphine qui était absente pour cause de sortie familiale. Mes amis travaillaient. MC non, mais je ne voulais pas la déranger avec ça, elle traverse une période elle-même difficile, je préférais lui épargner ça. Je suis restée, à la proposition de Louis, dans le backstore le temps de reprendre mes esprits. Calmée, j’ai pu travailler sans problème.

Arrive le moment de rentrer.

Prendre le bus ? Je me sens mal d’y penser. J’approche d’une pour y monter. Crise de panique, je vais m’hyperventiler si je le fais. J’ai appelé Nathalie, ma propriétaire, et elle est venue me chercher en voiture. Je n’ai pas eu de mal à y monter tandis que de penser à monter dans un bus, mon rythme cardiaque et ma respiration s’accélèrent brusquement et je la vois, encore.

Je dois prendre deux fois par jour le bus pour me rendre et pour revenir du boulot. Je dois prendre le bus pour voir mes amis. Trente minutes chaque fois. Je ne peux pas paniquer comme ça ! Combien de chance aie-je de revivre ça dans un bus ? Ça pourrait arriver à la boutique, à l’école, dans la rue… La bus n’est pas pire qu’un autre endroit. Je ne dois pas paniquer comme ça ! Une partie de moi le sait et le comprend très bien. L’autre ne veut rien savoir et panique.  

Si elle était tombée ailleurs que sur moi, si ça avait eu lieu plus loin de deux mètres, qu’elle n’avait pas eu le visage plein de sang en plus de la bave, ça aurait sûrement bien passer, même si je suis ”intervenue”. Mais tout ça d’un coup, premier contact avec l’épilepsie, premier contact avec une crise autre qu’hyperventilation ou perte de conscience, ça a été trop, après coup.

Je devrai surmonter ma peur irrationnelle. Je le sais. Je suis ridicule avec ma panique.

Mais je la vois dès que je pense à un bus. Ce visage plein de sang et de bave, les yeux révulsés…